Gian Piero de Bellis

Polyarchie : un Manifeste

(2004)

 


 

Partie I

le Passé / Passé


2. Préliminaires historiques

3. L'Etat

4. Le mercantilisme

5. Le déclin du mercantilisme

6. La physiocratie

7. La liberté (libéralisme/individualisme)

8. L'industrie

9. Le capitalisme (origine et développement)

10. Le capitalisme (environnement et attitudes)

11. Anarchie et socialisme

12. L'apogée du capitalisme et de l'anarchie/socialisme

13. L'Etat dans les coulisses

14. L'Etat rentre en scène

15. Nationalisme

16. Bureaucratisme

17. Monopolisme

 


 

2. Préliminaires historiques (^)

L'histoire sociale de l'humanité est, en grande partie, le récit du pouvoir et des conflits générés par celui-ci, dans les différentes sphères de la vie, entre groupes parasites et groupes productifs.

Le pouvoir peut être vu comme l'imposition de restrictions de la part d'une personne ou d'un groupe par rapport à la liberté de pensée, de parole et d'action d'un individu.

A partir de l'an 1000, le développement du commerce et la renaissance urbaine contribuèrent au dépassement du système fermé de l'économie féodale.

Le nouveau pouvoir des villes et des corporations se répandit au-delà des murs citadins et ouvrit de nouveaux espaces de liberté pour les serfs et les paysans.

La ville devint pôle d'attraction et port d'accueil d'un nouveau groupe d'individus qui exerçaient différents arts et métiers, qui produisaient pour le marché local et commerçaient avec des lieux voisins et éloignés. Si le terme de « bourgeoisie » a un sens historique, c'est justement en référence à ces groupes d'artisans et de commerçants qui vécurent et prospérèrent dans les centres urbains d'Europe (burgs, bourgs, borghi) durant XIII et XIV siècle.

Ces bourgeois furent ceux qui, non seulement donnèrent l'impulsion à la production et au commerce à grande échelle, en dehors des liens féodaux, mais promurent également de nouvelles valeurs de parcimonie et de confiance et activèrent de nouvelles pratiques comptables (la partie double), de nouveaux modes de payement (la lettre de change) et de nouvelles formes de récolte et d'emploi de l'épargne (la commende), qui conduisirent à un développement ultérieur de la production et du commerce.

Vers la fin du XIV siècle, ces individus et groupes extrêmement dynamiques étaient devenus non seulement riches et puissants mais aussi jaloux de leur position de richesse et de pouvoir. Ce fut à ce moment que les corporations citadines commencèrent à introduire des dispositions restrictives contre les habitants des campagnes (la populations rurale) et contre les autres villes (les étrangers).

Ces dispositions visaient à sauvegarder le monopole des corporations dans la production et le commerce à l'intérieur d'un territoire déterminé.

Pour rejoindre ce but, les corporations, un temps orgueilleuses de leur autonomie, arrivèrent même à invoquer des décrets royaux qui leur garantissent certains privilèges troquant ainsi la liberté contre la sécurité.

Il fallut plusieurs siècles pour que ce troc produise inévitablement ses fruits empoisonnés. Parallèlement à la suppression des autonomies communales, un nouveau pouvoir se préparait à assumer le contrôle: l'état.

 

3. L'état (^)

Contrairement à ce que beaucoup croient, l'état (et surtout l'état national) n'est pas une forme d'organisation politique qui existe depuis fort longtemps.

Tout d'abord, les sociétés, c.-à-d. des groupes organisés d'êtres humains, existaient bien avant l'avènement de l'état et sans sentir le besoin de l'état.

En second lieu, dans le courant de l'histoire, la principale forme d'organisation politique fut représentée non par l'état national mais par d'autres grandes entités comme l'empire macédonien, l'empire romain, l'église catholique, le saint empire romain ou par des entités petites comme la polis grecque, le fief médiéval, la commune de la renaissance.

L'affirmation de l'état comme pouvoir centralisateur remonte au XVI siècle et dérive de la présence de deux facteurs de faiblesse qui apparaissent en même temps dans le cours de l'histoire:

- universalisme : les pouvoirs universels comme la papauté ou l'empire deviennent progressivement toujours plus faibles, culturellement et politiquement.

- particularisme : les pouvoirs locaux comme les communes et les corporations deviennent toujours plus réactionnaires, confiant leurs autonomies propres à des pouvoirs plus forts en échange de la protection pour des pratiques monopolistiques dans la production et dans le commerce.

Les éléments de nouveauté introduits par l'état par rapport à la période féodale/communale concernent:

- la monopolisation du pouvoir sur un territoire plus vaste

- la centralisation des décisions et de l'élaborations des lois avec la suppression d'us et normes des communautés locales.

A partir du XVI siècle le pouvoir de l'état augmenta toujours plus et un ensemble de principes théoriques fut élaboré au sujet du mode selon lequel ceux-ci devaient agir dans la sphère politique et économique.

Ces principes théoriques sont connus sous le nom de mercantilisme.

 

4. Le mercantilisme (^)

Le mercantilisme a été l'idéologie économique des états nationaux dans leur première phase de croissance.

Celle-ci était caractérisée par trois aspects principaux:

- interventisme. L'état promouvait directement le développement de monopoles et d'oligopoles hautement réglementés ou le favorisait. En générale, la production et le commerce (spécialement le commerce extérieur) étaient sous le contrôle de l'état ;

- fiscalisme. La faveur donnée aux monopoles dérivait, pas en dernier lieu, du fait que ceux-ci étaient plus facilement contrôlables sous l'aspect fiscal. Les concessions de privilèges monopolistiques aux corporations et aux marchants avaient eux aussi comme principal objectif d'assurer une source de rentrées pour l'état.

- hégémonisme. La production et le commerce visaient à une augmentation de la quantité de métaux précieux (or, argent) accaparés par l'état car considérés comme l'indice de son grade de puissance et de richesse par rapport aux autres états.

A partir du XVI jusqu'à la moitié du XVIII siècle, les principes du mercantilisme représentèrent l'idéologie et la pratique dominante du pouvoir. Il s'agissait d'un féodalisme à niveau plus large, avec la même structure pyramidale mais avec deux différences remarquables. La première consistait dans le fait que les communes et les corporations avaient pris la place de la féodalité dans la domination de la paysannerie. La seconde différence était que, au sommet de la pyramide il y avait un pouvoir central, l'état, qui réglait et contrôlait (ou mieux tentait de contrôler) chacun et chaque chose.

Cet aspect de réglementation et de contrôle (interventisme) apparaît dans les nombreuses et minutieuses dispositions concernant l'apprentissage, la main d'oeuvre, la manufacture, le commerce.

L'interventisme avait comme objectif à court terme celui de recueillir les ressources (fiscalisme) pour le fonctionnement de la machine étatique et à long terme celui de soutenir et renforcer le pouvoir et la prédominance (hégémonisme) des intérêts de l'état à l'intérieur et à l'extérieur.

 

5. Le déclin du mercantilisme (^)

L'idéologie mercantiliste trouva une pleine et rigide application en France, plus souple dans les Pays Bas et en Angleterre.

Ce relâchement du contrôle étatique permit à ces deux dernières régions de commencer un processus de développement économique et social qui allait les conduire à une position d'importance croissante.

Par contre, la France, où la pratique du mercantilisme était plus assujettissante et accablante, allait perdre sa position de prééminence et allait rester à la traîne pendant les siècles à venir.

En effet, le mercantilisme peut être vu comme une version ajournée et corrigée du féodalisme, basée sur l'alliance entre les corporations citadines monopolistiques et un état centralisateur.

Toutes les interventions étatiques dans la sphère économique, par le biais d'investissements financiers ou la concession de privilèges monopolistiques, eurent l'effet d'entraver et de freiner au lieu de stimuler et de renforcer l'industrie et le commerce.

Et ce ne fut certainement pas par hasard que de nouvelles conceptions idéologiques, qui suggéraient et recommandaient un cours nouveau dans la politique économique, apparurent tout d'abord en France, où les interventions restrictives de l'état étaient les plus oppressifs.

Cette nouvelle école de pensée fut nommée physiocratie.

 

La physiocratie(^)

Le mouvement physiocratique (XVIII siècle) fut une réaction contre l'importance attribuée par l'état à la manufacture et au commerce d'exportation par rapport à l'agriculture. Elle représenta, au moment même, la conviction de l'existence de lois économiques naturelles en contraste et en opposition aux réglementations étatiques.

Cette conviction s'exprima dans la formule "laissez faire, laissez passer", un cri et une exhortation contre les innombrables interférences de l'état dans des activités qui auraient trouvé un plein épanouissement si on les avait laissées libres de se développer de façon autonome.

Le rôle des physiocrates fut celui de produire des instruments théoriques sur lesquels baser la conviction que le progrès économique aurait pu se réaliser seulement au travers d'une réduction du rôle de l'état.

Mais ils n'eurent pas d'écoute ni de suivi pratique en France, leur pays d'origine.

En effet, l'ancien régime, la révolution française et l'empire napoléonien - écartant les déclarations pompeuses et retentissantes de la liberté et de l'émancipation des peuples - exprimèrent tous la réalité d'un état toujours plus puissant, prêt à contrôler et à monopoliser tout au bénéfice de sa propre grandeur, même au prix de bloquer le développement économique et social.

La France qui avait déjà pris du retard justement à cause des entraves mercantilistes, à partir de ce moment, allait jouer un rôle clairement subordonné par rapport à d'autres pays bien plus libres et dynamiques.

Parmi ceux-ci, l'Angleterre s'apprêtait à devenir l'un des plus libres et dynamiques.

 

7. La liberté (libéralisme/individualisme) (^)

Au cours de son histoire et jusqu'au XVI siècle, l'Angleterre a été un région arriérée au point de vue économique et technologique par rapport à la majeure partie des pays européens.

Elle ne possédait ni les richesses de l'Espagne qui dérivaient de l'or et de l'argent qui provenaient de l'Amérique du Sud, ni la magnificence et le raffinement de la France. Le pays présentait une maigre population et une productivité faible. Nonobstant cela, il commença à développer quelque chose qui allait compter énormément à long terme: la tolérance et la liberté.

- La tolérance rendit possible, par exemple, d'accueillir des populations qui avaient été persécutées et expulsées d'autres pays, comme les Huguenots. Ces nouvelles ressources humaines contribuèrent au développement de nouveaux secteurs de production.

- La liberté permit un grand ferment et l'expérimentation d'idées qui engendrèrent l'invention, l'adoption et la diffusion de nouveaux instruments mécaniques. Prométhée, délivré de ses chaînes, commença à construire un nouveau monde industriel basé sur les machines.

Depuis la moitié du XVIII siècle et spécialement après 1780, l'Angleterre développa progressivement et incessamment la production, les inventions mécaniques et sa puissance.

Ce n'est certes pas l'accumulation d'or et d'argent qui constitue la base de la croissance économique, comme une grossière conception de la dynamique économique voudrait nous faire croire, mais l'attitude et la pratique de la tolérance et de la liberté.

Ce fut justement dans ce climat social et suite à l'union heureuse entre le libéralisme et l'individualisme que commencèrent les révolutions dans l'agriculture et dans l'industrie qui allaient conduire à une prodigieuse croissance de la production, des moyens de subsistance et à une amélioration générale des conditions de vie.

 

8. L'industrie (^)

La recette qui engendra la révolution possède un ingrédient essentiel qui s'appelle: liberté. Au XVIII siècle l'Angleterre était devenue un des pays les plus respectueux et pratiquant la liberté, dans le monde. Voilà pourquoi c'est là que commença la révolution industrielle.

Elle a été le produit de la liberté et a produit à son tour un développement ultérieur de la liberté: celle de fabriquer, de commercer, d'inventer.

Ce n'est pas la division du travail (comme dans le fameux exemple de la fabrique d'épingles) qui constitua la base de la révolution industrielle. Une augmentation de la productivité n'aurait pas été suffisante pour commencer et soutenir une transformation aussi radicale. La liberté d'améliorer la productivité, d'appliquer la créativité à la production et au commerce sans que l'invention ne soit bloquée ou que l'inventeur soit importuné ou même pendu; voilà ce qui a compté et représenté l'élément de nouveauté et de diversité de l'Angleterre de la révolution industrielle, en comparaison avec d'autres pays.

La bourgeoisie comme classe sociale ne fut, certes, pas le moteur de la révolution industrielle.

Si par bourgeoisie nous faisons référence au maître d'une corporation, avec ses pratiques monopolistiques dans la production et dans le commerce, elle agit certainement, pendant une période considérablement longue, comme un frein puissant à chaque progrès économique et technologique. Déjà alors, le temps de la bourgeoisie comme classe sociale révolutionnaire en était à son déclin; seulement le nom de "bourgeoisie" allait subsister, prêt à être employé à des fins idéologiques, comme titre d'orgueil ou de mépris.

Les protagonistes de l'industrialisation et de la mécanisation furent ceux-là même qui, dans ce climat de liberté, appliquèrent la curiosité et l'imagination à la production et au commerce. Inventeurs et entrepreneurs issus de tous les secteurs productifs de la société; non seulement l'aristocratie terrienne qui introduisit des améliorations dans les méthodes de culture mais aussi le coiffeur Arkwright avec la diffusion de la machine à filer, l'horloger Watt avec l'invention de la machine à vapeur et le décorateur Fulton avec le développement du bateau à vapeur.

Cette période historique a été caractérisée par le rôle dominant joué par le capital fixe (les machines) et c'est pourquoi on s'y réfère comme à l'époque du capitalisme.

 

9. Le capitalisme (origines et développement ) (^)

Le capitalisme apparut en Angleterre, en Ecosse et aux Pays Bas vers la moitié du XVIII siècle.

Si, par erreur, comme l'avait déjà remarqué Adam Smith, nous identifions le capital à l'argent, alors le capitalisme a existé bien avant la révolution industrielle et son origine remonte à l'introduction de la monnaie.

Mais le capital signifie surtout les machines employées pour la production de biens. Par cette définition, le capitalisme est le système économique de production basé sur l'emploi extensif et croissant des machines (instruments simples ou complexes).

Le capitalisme se caractérise donc par la prédominance du capital (machine mécanique) et par son rôle central par rapport à d'autres facteurs de production (terre, travail).

C'est un fait que dans d'autres pays (par exemple la Chine) on inventa, bien avant que cela ne se passe en Angleterre, des instruments et des outils mécaniques, mais l'absence de liberté due au contrôle despotique de l'état, empêchèrent leur utilisation et leur diffusion.

Pour cette raison, les machines, bien qu'importantes et centrales pour l'existence et le fonctionnement du capitalisme, peuvent jouer leur rôle productif seulement en présence de spécifiques et préalables conditions requises.

Les conditions requises préalables du capitalisme se réfèrent au climat social et aux aptitudes psychologiques promues et développées par des groupes et des individus.

 

10. Le capitalisme (environnement et attitudes ) (^)

Les caractéristiques principales du capitalisme, du climat social et des attitudes psychologiques dans lesquels celui-ci était immergé, peuvent être qualifiés comme:

- libéralisme (politique, économique, culturel);

- individualisme (droits naturels, esprit d'initiative);

- économisme ("industrieusité", frugalité, calcul économique).

Le capitalisme a été une période productive hautement dynamique, une époque révolutionnaire de l'histoire économique et sociale pendant laquelle des individus ont continuellement perfectionné les moyens et les modes de production.

Le capitalisme a favorisé le développement d'une idéologie extrêmement simple: chaque individu, pourvoyant à son propre intérêt, allait contribuer à l'intérêt des autres individus et de la communauté dans son ensemble. Pour cette raison, plus ample allait être la liberté individuelle de poursuivre un intérêt propre, plus l'intérêt de tous allait être mieux sauvegardé et promu.

Il s'agit du bouleversement total de la vision de Hobbes "homo homini lupus" qui offrait des justifications à l'existence d'un pouvoir absolu. L'idéologie capitaliste était tellement optimiste et animatrice de progrès qu'elle a fourni un terrain fertile pour la naissance et la diffusion de toute sorte de visions messianiques et utopiques de régénération sociale au centre desquelles était posé l'être humain et non le despote "illuminé".

Les deux plus importantes visions de régénération sociale furent l'anarchie et le socialisme.

 

11. Anarchie et socialisme (^)

Anarchie et socialisme ont été deux systèmes théoriques d'organisation sociale résultant de l'analyse du capitalisme et visant à son dépassement. En d'autres termes, la finalité ultime de l'anarchie et du socialisme consistait dans le dépassement du capitalisme vers le développement intégral de l'individu et de la société.

Dans l'image de ces nouvelles conceptions d'organisation sociale, après l'époque sombre du Moyen-âge et l'aube représentée par le capitalisme, se serait levée la lumière d'un avenir radieux sous l'insigne de l'anarchie et du socialisme.

Les principes de base de l'anarchie et du socialisme étaient similaires sous de nombreux aspects. Ils faisaient référence au dépassement de trois contrastes:

- la division entre états nationaux grâce à la diffusion du pacifisme et de l'internationalisme;

- la division entre travail manuel et travail intellectuel grâce au plein développement de toutes les forces productives parmi lesquelles, en premier lieu, l'être humain;

- la division entre campagne et ville grâce à la distribution harmonieuse de la population sur le territoire et la disponibilité d'habitations, d'espaces verts et d'équipements sociaux pour tous.

Les aspects de divergence entre les deux conceptions concernaient:

- le poids différent accordé à l'individu (anarchie) ou à la société (socialisme);

- le rôle (ou le manque de toute forme de rôle) attribué à l'état dans la période de transition vers la nouvelle organisation des individus en société.

Pendant le XIX siècle, l'antagonisme dynamique et la coopération conflictuelle entre le capitalisme et ses héritiers potentiels (anarchie et socialisme) produisirent comme résultat une amélioration continue dans les conditions de vie générales, au point de générer l'illusion d'être arrivés à une époque de progrès matériel et moral sans fin.

 

12. L'apogée du capitalisme et de l'anarchie/socialisme (^)

Le capitalisme d'une part et l'anarchie/socialisme d'autre part, partageaient quelques principes de base tels que:

- scientisme (confiance dans la science et la technologie);

- universalisme (internationalisme et échanges au niveau mondial);

- pacifisme (anti-militarisme).

En effet, scientisme, universalisme et pacifisme virent leur splendeur maximale pendant la période d'affirmation du capitalisme (première moitié du XIX siècle), quand l'Angleterre, berceau du capitalisme, était trop occupée à inventer, produire et commercer à échelle mondiale pour se faire distraire par des guerres qui auraient dérangé cette activité.

Le rapport dynamique de coopération/conflit entre le capitalisme et ses contreparties, l'anarchie et le socialisme, produisit comme résultat:

- la destruction des vestiges féodaux et des particularismes mercantilistes et la diffusion de nouvelles normes générales de comportement économique;

- la production d'un montant croissant de biens, à tel point que, pour la première fois, de mémoire d'homme, certains commencèrent à cultiver le rêve d'un monde sans pauvreté et fournisseur de prospérité pour tous.

Pendant le XIX siècle, grandit une remarquable confiance dans un progrès sans fin, basé sur la démocratie politique et le progrès social, qui atteint son apogée par les révolutions de 1848 et l'Exposition Universelle de Londres en 1851.

Le capitalisme et ses contreparties, l'anarchie et le socialisme, étaient à leur apogée.

Entre-temps, l'état, surtout en Angleterre qui était le pays le plus avancé, resta au second plan.

 

13. L'état dans les coulisses (^)

Pendant la majeure part du XIX siècle, l'état resta en aparté, au moins pour ce qui concernait la vie économique.

Même dans un pays étatocratique comme la France, l'état, témoin de l'exceptionnel développement économique des pays voisins comme l'Angleterre ou la Hollande, se vit contraint de relâcher son contrôle sur les individus.

L'état dut céder la place.

Voies ferrées, électricité, production et commerces furent développés et gérés par des individus et des compagnies.

L'action d'un état faible, faible en comparaison avec la force des autres pouvoirs, eut une influence bénéfique et de progrès visant à limiter la domination de ceux qui disposaient d'un pouvoir excessif.

Par exemple, en Angleterre, les inspecteurs de l'état qui rédigeaient les rapports sur les conditions de travail, commencèrent à promouvoir des interventions concernant les conditions sanitaires et hygiéniques et à soutenir la réduction de la journée de travail et l'éducation des enfants.

En plus de l'état, d'autres secteurs de la société et des entrepreneurs individuels intervinrent en s'exprimant et en s'élevant contre bon nombre des aspects les plus brutaux du capitalisme, surtout la domination de la machine sur les êtres humains.

Quelques uns des aspects négatifs étaient l'héritage d'époques antérieures comme, par exemple, dans certaines activités, l'obligation de travailler des enfants dès l'âge de cinq ans, une pratique imposée par l'état mercantiliste en France et en Angleterre et faite respecter en imposant des amendes aux parents qui ne s'en tenaient pas aux injonctions.

Mais, nonobstant les déséquilibres sociaux, atroces cas d'exploitation et dures conditions de vie, les gens commencèrent à nourrir l'espoir d'amélioration étant donné que tout progressait et s'améliorait: la santé, l'éducation, l'alimentation, l'habitation, le tout contribuant à allonger le cours de la vie.

En plus de cela, les personnes, en nombre toujours croissant, prenaient une part active à la vie sociale; tout cela laissait présager, au travers de l'extension du droit de vote aux XIX et XX siècle, un développement ultérieur de la participation. Malheureusement, l'extension du droit de vote suggéra à de nouveaux patrons et paladins de représenter les masses.

A ce point, le libre jeu et la concurrence d'intérêts qui avaient produit une réelle dynamique d'amélioration personnelle et sociale se déplaça progressivement vers le politique et trouva une pléthore de nouveaux acteurs prêts à personnifier différents rôles « publics » (c.-à-d. étatiques) comme par exemple le politicien, le bureaucrate, le juge, l'officier de l'armée, le policier.

L'état était en train de faire sa réapparition.

 

14. L'état rentre en scène (^)

Le travail massif de destruction du passé et de construction du présent et de l'avenir aurait pu apporter un progrès sans fin si on fût capable de contrôler les aspects de dégénérescence (chauvinisme et protectionnisme) présents dans chaque réalité (capitalisme et socialisme inclus). Dommage, cela ne fût pas le cas.

Donc, après un bref interlude dans lequel l'état, demeuré ou tenu à l'écart, dut partager le pouvoir avec les autres pouvoirs émergeants du capitalisme ou du socialisme, celui-ci commença à réaffirmer sa suprématie comme dans le passé.

A cette fin, en premier lieu il commença a agir contre les pouvoirs qui étaient moins forts, comme l'église catholique ou structurellement faibles comme le mouvement anarchique.

L'église catholique, qui avait déjà été durement frappée par des expropriations et des restrictions dans toute l'Europe et spécialement en France, reçut un autre coup quand les décrets Ferry (1880) imposèrent à tous les ordres religieux de demander à l'état le permis d'exister, et virent l'expulsion des jésuites qui se refusèrent d'obéir. Ce fait sanctionna le bouleversement total de siècles de domination de l'église en faveur de la domination de l'état.

Le mouvement anarchiste, le plus libre, mais aussi le plus ingénu de tous les mouvements pour une société nouvelle, fut rapidement discrédité et détruit à l'aide d'infiltrations et de manipulations. La propagande de l'état réussit, auprès de personnes sans culture, à faire identifier le mot anarchie en synonyme de désordre et de chaos, comme si les anarchistes étaient tout court contre l'organisation et la régulation sociale et non pas simplement contre le contrôle et l'embrigadement de la part de l'état.

Après cela, vint le temps de se débarrasser du capitalisme et du socialisme.

La tactique choisie fut de dominer le capitalisme et de diluer le socialisme, en utilisant autant le bâton que la carotte, excitant l'un contre l'autre jusqu'à ce que de nouveaux entrepreneurs capitalistes, pleins de rage et de préoccupation, fussent disposés à accepter des compromis avec de nouveaux chefs socialistes ambitieux et désireux de pouvoir, le tout sous le contrôle paternaliste de l'état.

Ce fut une admirable oeuvre de cooptation, corruption et coercition.

Cela dura plusieurs décennies et reçut une poussée remarquable d'un phénomène nouveau qui allait unifier les masses et infecter autant le capitalisme que le socialisme: le nationalisme.

 

15. Nationalisme (^)

Au XIX siècle, pendant que le capitalisme dominait la scène mondiale et que le socialisme luttait pour garantir aux ouvriers une part plus grande et meilleure de la production croissante, un nouveau phénomène apparut sur la scène politique: la lutte pour la formation d'états nationaux (Allemagne, Grèce, Italie, Pologne).

Cette lutte pour l'identité nationale n'était pas, initialement, privée d'aspects progressifs, en tant que rébellion contre des pouvoirs oppressifs externes, conduisant à l'autodétermination des peuples. La lutte aurait pu maintenir son aspect progressiste si les nouvelles entités nationales avaient adopté la décentralisation fédéraliste et accepté la diversité culturelle (comme en Suisse) en annulant toute trace de chauvinisme et d'autoritarisme.

Par contre, au lieu du fédéralisme ce fut le centralisme qui s'installa et prit racine. Et avec lui l'attitude d'hégémonie nationale d'une culture sur les autres et qui considérait avec répugnance et mépris les langues et coutumes différentes.

Le nationalisme avait pris le pouvoir.

Avec l'affirmation du nationalisme en Europe, le capitalisme et le socialisme adoptèrent une attitude et un comportement toujours plus égoïstes et particularistes.

L'esprit de créativité originel, la compétition pour le progrès et la lutte pour l'avancement des peuples à échelle mondiale étaient devenues choses du passé.

A leur place, sous les drapeaux des états nationaux, deux phénomènes trouvèrent rapidement une consolidation:

- le bureaucratisme

- le monopolisme.

 

16. Bureaucratisme (^)

L'état, retourné à une position de prééminence et de domination, avait besoin d'une armée de servants pour assurer les nombreuses et nouvelles fonctions qu'il commença à s'arroger en plus des fonctions traditionnelles qu'il occupait dans le passé et qu'il étendit et renforça: contributions, armée, police, prisons, écoles, justice, santé, transports, services postaux, contrôle général de l'industrie et du commerce, etc.

La base matérielle pour soutenir une si vaste armée de serviteurs de l'état fut rendue possible par l'existence parallèle d'entrepreneurs et de travailleurs à productivité croissante dans les secteurs agricole et industriel. En effet c'est uniquement l'activité dynamique de groupes productifs qui permit la formation et la consolidation de couches parasites.

Dans ce cas, le domaine du parasitisme pouvait être extrêmement vaste puisque les forces productives avaient notablement augmenté.

Une ultérieure nouveauté, par rapport à l'ancien régime dans la phase immédiatement précédant la révolution française, résidait dans le fait que maintenant (quasi) chaque citoyen pouvait devenir serviteur de l'état, sans que ne s'opposent des privilèges de naissance. Finalement, au travers de l'expansion vaste et continue de la bureaucratie étatique, une existence parasitaire devint une possibilité pour de nombreuses personnes et non seulement pour la classe aristocratique.

En outre, l'élargissement de la bureaucratie n'était pas confinée dans l'état mais concernait également les organisations capitalistes et socialistes. Aussi dans ces conditions il était possible pour les individus brillants et ambitieux de grimper l'échelle sociale et de devenir contrôleurs et porte paroles des masses.

La bureaucratisation de la société introduisit une dynamique dégénérée entre capitalisme et socialisme. Si la dynamique originelle avait continué à fonctionner sans être dérangée, comme par le passé, elle aurait sans doute conduit à une augmentation progressive du pouvoir d'achat des ouvriers et à une amélioration de leurs conditions de travail. En outre, une réduction progressive de la journée de travail se serait produite, comme par le passé.

Par contre, rien de cela n'arriva. A sa place il y eut augmentation de la consommation des servants de l'état ainsi que d'autres couches parasitaires aux dépens des forces productives.

Le bureaucratisme provoqua aussi une autre tumeur: le monopolisme.

 

17. Monopolisme (^)

L'inclination naturelle de l'état est de monopoliser le pouvoir, pour le moins à l'intérieur d'un certain territoire, en général assez grand; partager le pouvoir avec d'autres forces est quelque chose d'intrinsèquement antithétique et étranger à l'essence même de l'état.

En même temps, l'état national est terrain fertile pour la croissance de monopoles dans la sphère économique. Pour des raisons de pouvoir (vers l'extérieur) et de contrôle (vers l'intérieur), l'état national a favorisé la formation et la consolidation de monopoles et d'oligopoles au travers:

- du clientélisme : concession de droits exclusifs de production et de distribution à des entreprises nationales de propriété de l'état ou contrôlées par l'état ou serviles envers l'état;

- du protectionnisme : l'isolement et la sauvegarde des entreprises nationales contre la concurrence étrangère. Au travers du protectionnisme, l'état est devenu le père, et le tarif de l'import la mère des monopoles.

Au travers du clientélisme et du protectionnisme, l'état non seulement a créé et renforcé les monopoles, mais astucieusement, s'est fourni une justification pour l'extension de ses interventions. En effet, en se faisant paladin, pour des motifs de propagande politique, de normes anti-monopolistiques et de la propriété étatique de quelques ressources clé, l'état, père effectif des monopoles, a obtenu comme résultat brillant d'apparaître comme le protecteur de l'homme quelconque contre les grands affairistes, devenant cependant en même temps, sans trop le montrer, l'unique vrai monopoliste.

En tous cas, qu'elles soient propriété ou sous la supervision de l'état, celui-ci favorise les organisations qui se modèlent sur son exemple et il est plus enclin à traiter avec quelques grandes entreprises facilement identifiables et contrôlables plutôt qu'une myriade d'entités économiques petites et dynamiques. Ceci est historiquement vrai non seulement dans la sphère économique mais aussi et surtout dans la sphère politique et culturelle.

En fait, là où l'état s'impliqua de manière plus agressive et en même temps plus abominable, pour exercer son contrôle monopolistique et pousser vers l'homogénéisation totale, fut dans ses rapports avec les minorités ethniques, grandes et petites. Dans ce domaine, la furie criminelle de l'état centralisateur rejoignit la paranoïa allant jusqu'au génocide, comme dans le cas des Arméniens (1 million et demi tués par l'état turc au début du XX siècle) et l'extermination des Juifs (6 millions par le fait de l'état allemand).

Le monopolisme exigeait le bureaucratisme et celui-ci à son tour, renforçait le monopolisme.

Monopolisme est synonyme de centralisation et d'homogénéisation. Pour rejoindre ces objectifs, l'état employa non seulement la répression, mais encore et surtout l'endoctrinement et la manipulation.

Suivant l'exemple de la Prusse (1808), l'état s'octroya le monopole de l'instruction.

Comme d'habitude, des justifications progressistes ou semi-progressistes, en accord avec l'esprit du temps, encouragèrent les nouvelles mesures. Dans le cas spécifique de l'instruction scolaire, les partisans de l'intervention de l'état auraient eu quelques raisons valables si l'état s'était limité à un support et à une aide matériels à l'instruction sans se mêler des contenus éducatifs. Mais le système d'instruction de l'état signifia, dès le début, l'homogénéisation forcée des individus au travers d'un contrôle centralisé et un endoctrinement des esprits.

A une époque postérieure s'ajoutait le contrôle monopolistique des moyens de communication (par exemple la radio) pour répandre la propagande, filtrer l'information et faire taire l'opposition.

Cette manipulation allait devenir fort utile en vue de fournir chair à canon pour les futurs massacres promus par les états nationaux.